YPAL à Reims : les spectacles forment la jeunesse

Les YPALs : le théâtre, la vie et l’identité – Un reportage de Teresa Artjoki 

The Institute of Globale Loneliness – Blitz Theatre Group

Sous la pluie brumeuse, un groupe de jeunes passionnés de spectacle vivant se promène de la Comédie au Manège de Reims. “Je suis excitée par ce week-end, c’est le point culminant d’un stage de six mois au festival”, dit Soline, avec une attitude calme et chaleureuse. La jeune femme a organisé et préparé les rencontres de ce week-end depuis septembre. “Ça ne s’est pas encore complètement déroulé, mais je pense déjà ‘Wow, j’ai vraiment fait tout cela ?´Je n’ai jamais eu à réaliser un projet aussi grand, alors c’est vraiment intéressant.”

“C’est super chouette de rencontrer d’autres jeunes passionnés de spectacle vivant. On est dans une bulle, bienveillante, rassurante, de partage de la culture ” renchérit Flore issue elle-aussi des Etudes Théâtrales de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3. Car, pour certains YPALs, le théâtre n’est pas seulement une passion mais une ambition professionnelle. “Je viens d’Avignon, mon père travaille dans le théâtre. C’était donc toujours quelque chose de très important dans ma vie, et maintenant étudiante à Sciences Po, je suis dans l’une des productions réalisées ce printemps “, dit Manon.

YPAL a fourni à de nombreux jeunes l’occasion de développer un goût éclectique pour le spectacle vivant.“J’ai une compréhension très profonde du théâtre classique, alors j’apprécie vraiment la façon dont YPAL m’a exposé à des productions plus contemporaines”, explique Sabine.

“Les différentes nationalités des spectateurs importent évidemment beaucoup, mais je pense aussi que les milieux socio-économiques de chacun ont un impact sur la façon dont on perçoit l’art. J’étais très impliqué dans le théâtre chez moi à Singapour, principalement en anglais, donc c’est intéressant de voir comment le théâtre est construit ici en France. En fin de compte, au-delà du langage, j’ai l’impression que le langage corporel et l’esthétique ont un impact énorme sur la façon dont vous percevez le théâtre en particulier “, analyse Jasdeep. La question des langues et de leur réception dans l’art est pertinente. Elles sont représentées en nombre sur les plateaux de Reims à l’occasion de ce festival européen. En tant que Finlandaise qui écrit cet article en français (pas dans ma langue maternelle donc), la compréhension du monde que les différentes langues fournissent est très pertinente dans l’art en particulier. Le théâtre opère peut-être quelque part entre ces univers, d’une manière selon laquelle les émotions peuvent être transmises sans langage du tout. Max ajoute à mes réflexions: “Nous avons fait un atelier sur la langue au théâtre. Nous devions parler seulement dans nos langues maternelles, ce qui pour moi était difficile à choisir parce que l’un de mes parents est britannique et l’autre français. En accumulant des mots tous issus de langues différentes et pas nécessairement compréhensibles pour tous mais en utilisant nos corps, nous parlions le même langage “.

Les pièces du Blitz Theatre Group et de Clément Layes vues au Festival rendent parfaitement compte de ce type d’expérience.

L’interactionnisme symbolique souligne la présence d’un cadre de références, selon lequel toutes nos actions quotidiennes forment un ensemble sémantique. “L’Institut de la Solitude Globale”, réalisée par le Blitz Theatre Group, et “L’Éternel Retour” par Clément Layes, nous présentent deux méditations sur la signifiance des interactions entre le langage corporel et la vie quotidienne.

Dans une esthétique apocalyptique, “L’Institut de la Solitude Globale” dissèque la tendresse de nos actions les plus intimes et artificiellement promulguées. “L’Éternel Retour” captive par sa progression fonctionnaliste. A tout instant, un nouveau personnage s’introduit au dispositif cumulatif. Un ensemble de narrations individuelles se créé et provoque un méli-mélo d’interférences humaines qui, d’une manière chaotique, parvient finalement à présenter un chœur harmonieux d’individus.

Je n’arrivais pas à entrer dans la première pièce, jusqu’au moment où ils se sont mis à danser très longuement; j’ai rapidement compris le système, ce qui m’a permis d’apprécier cette scène”, commente un spectateur à propos de “L’institut de Solitude Globale”. En effet, le Blitz Theatre Group propose une pièce où les envergures des expressions corporelles étaient soi-disant englouties dans l’abstraction de la pièce; comme si les personnages s’entraînaient sans cesse à échapper à la solitude. “Dans la deuxième pièce (Layes), au bout de cinq minute on comprend ce qui se passe, est c’est donc à nous de faire des zooms sur une personne en particulier et regarder son parcours à elle, ou alors regarder tout l’ensemble”, remarque Coralie.  “C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’un peu statique… En France, on a une tradition du théâtre dramaturgiquement très construit.” Les deux pièces offrent une dissection, une déconstruction des corps qui occupent l’espace, des mouvements quotidiens, une sorte de répétition de la mémoire musculaire. La tradition française de spectateurs fortement cartésienne, selon Roxane, est poussée à ses limites : d’un côté, par un cadre hermétique dans lequel ces mécanismes se trouvent enterrer dans l’hypnose de la pièce ; de l’autre, dans une pièce où ces mécanismes sont lucides, est composent la totalité de l’esthétique de la pièce et de la narration.

Au Chili, d’où je viens, j’ai l’habitude de voir des pièces comme la première (Blitz); il y avait quelque chose de délirant et de spirituel, un univers qui tient en reposant sur pas grand chose. Jusqu’à la fin, le spectateur doit remplir les lacunes, le vide présent dans les interstices” dit Pablo.

La deuxième pièce fonctionne également sur la subjectivité et la disponibilité personnelle. Demandez à un groupe de spectateurs leur personnage préféré, et à chaque fois, vous recevrez une réponse différente. Cela atteste de la variété du kaléidoscope humain que Layes a présenté dans sa pièce de théâtre. Chaque spectateur trouve une résonance, une parenté, un effet miroir avec un personnage présenté pour des raisons qui lui sont propres. « J’imagine qu’ils ont travaillé avec la performativité naturelle des acteurs… » dit Pablo, ce que confirme Nir Vidan, un acteur de Layes, en révélant comment le casting a été fait pour que le spectacle bénéficie d’une si grande variété de personnages, capables de représenter la société dans son ensemble.

“Clément cherchait des gens avec des allures et des sensibilités différentes. La spécificité des personnages a été développée ensuite de manière progressive. Mais tout est parti de l’interprète. La spécificité de chacun, c’était un aspect important pour lui.” Dans une tenue sportive, avec une posture maladroite mais d’une manière tendre et humoristique, Vidan a pu résonner avec une partie distincte du public, individuellement, tout comme le reste des personnages.

Outre les performances des comédiens, on peut lire dans ces pièces une critique de l’état de l’Europe. La mise en scène d’actions cliniques, l’attente d’un monde qui s’éteint, la difficile communication entre les individus traduisent quelque chose du sentiment européen actuel. L’un des personnages ne se sent pas à l’aise dans l’institution, il se trouve dans une détresse évidente, il supplie d’être laisser loin du groupe qu’il ne comprend pas et dont il ne veut pas faire partie. “Le fait que les références explicites à l’Europe se soient combinées avec cette scène pourrait être considérée comme une critique de l’Europe, de sa politique et de sa structure”, commente Hannah, venue d’Allemagne. La pièce s’inspire du roman La Montagne Magique de Thomas Mann (1924). Une des œuvres littéraires allemandes  les plus importantes du XXe siècle. Le Blitz entreprend une analyse de la société bourgeoise européenne à l’intérieur d’un sanatorium isolé dans les Alpes suisses. “J’ai été intrigué par le roman de Mann à travers cette pièce, et je veux absolument lire le livre et explorer les thèmes au-delà de cette pièce. Ce qui finalement est le meilleur effet qu’elle pouvait avoir sur nous”, conclut Jessica. On en retient que même dans un système d’appui, l’aliénation et parfois inéluctable.

Teresa